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La direction des répétitions et le conseil artistique: Appartenances et déclinaisons

Auteur·trice
Sophie Michaud
Publié le
Mars 2026
Photo tirée de la pièce Vierge Noire (1993) de la compagnie Louise Bédard Danse.
Sur la photo: Michèle Febvre, Christine Charles, Jacqueline Lemieux, AnneBruce Falconer et Michèle Rioux.
@Yves Dubé

Appelée à interroger le sens du mot « accompagnement », une réponse féconde m’est venue de l’ouvrage Accompagner: un agir professionnel.¹ En peu de mots, l’accompagnement y est d’abord présenté comme « une manière d’être avec l’autre ».En apparence simple, cette définition extraite d’échanges entre spécialistes de la formation professionnelle est venue nuancer ma compréhension des actions rattachées à ma pratique artistique : assister, conseiller, diriger, médier, cocréer… De mon point de vue, parler d’« accompagnement artistique » c’est certes accorder une importance capitale au savoir-être, mais c’est aussi se rappeler qu’il y a plusieurs manières d’être présent·e à l’œuvre. Dans les faits, l’accompagnement s’avère une activité singulière prenant des formes différentes selon les contextes de création et les professionnel·les qui répondent à l’appel. Car appel il y a ou non. Toute réalisation d’un projet chorégraphique ne nécessite pas un accompagnement artistique. Il en va de la volonté de l’idéateur·rice, de le.la chorégraphe d’inviter à se joindre à son équipe un.e artiste qui accompagne. De même, selon la nature et les visées du projet, il appartient à la direction artistique de déterminer qui saura être de l’aventure. La provenance, le profil, les compétences, la personnalité d’un·e artiste, influent sur le désir du.de la chorégraphe d’accueillir cette présence en studio. Plusieurs chemins mènent donc à la danse, et le croisement de regards distincts, ouvre et enrichisse la réflexion et les savoir-faire en matière d’accompagnement. Cela étant, j’aime dire que la danse est venue à moi comme je suis venue à elle et que c’est dans cette espace de réciprocité que j’interroge l’accompagnement et que je cherche à l’incarner.

Oui, j’aime dire que j’appartiens au corps de métier de la danse. Cet agencement des mots corps et métier font écho en moi et me rappelle l’origine des premiers savoirs acquis qui toujours ancrent ma présence en studio; la classe de danse et de ses techniques classiques, modernes, contemporaines et hybrides, ateliers et laboratoires de recherche, d’improvisation, d’interprétation, de création; et par de- là cette école, tout ce que mon corps a voulu apprendre ailleurs en d’autres lieux et espaces de mouvance : voix, yoga, Qi Gong… C’est à cette appartenance à la danse et aux pratiques de l’accompagnement qui s’en réclament que Tracement s’intéresse.

Isabelle Poirier, directrice des répétitions et conseillère artistique
Interprète, Les choses dernières, Compagnie Lucie Grégoire Danse (2016)
@Sylvie-Ann Paré

Sciemment, je choisis d’éclairer l’existence de praticiennes dont l’identité artistique et le rapport à l’art chorégraphique se sont définis dans l’acte de danser. Sont donc partagés et interrogés des savoirs issus du corps dansant devenu corps témoin, corps agissant. Bien qu’il y ait resserrement de ma focale dans la manière de présenter les pratiques de l’accompagnement chorégraphique, j’ai aussi l’intention d’ouvrir la réflexion sur la présence riche et manifeste d’artistes issu·es d’autres disciplines et qui autrement approchent le conseil artistique et la dramaturgie. Autant de sensibilités et d’expertises qui de près et de plus loin travaillent les miennes et celles de mes pairs.

Ginelle Chagnon, directrice des répétitions et conseillère artistique
Interprète, Compagnie Danse Partout (1986)
@Michel Bouliane

D’une part, je m’intéresse à la direction des répétitions. Comme pratique distincte, je la rattache au développement de stratégies favorables à la recherche, à l’écriture
chorégraphique et à l’avènement de l’œuvre dans l’espace public. Ma vision de la pratique inclut l’instauration et le maintien, aux différentes étapes du projet, de conditions contribuant à l’empouvoirement des artistes convoqué·es, ceci dans une prise en compte des conditions et ressources disponibles. Quant au conseil artistique, je l’associe aux espaces conversationnels intimes et collectifs dans lesquels évolue la praticienne en tant que proche complice, consultante, guide, médiatrice, parfois cocréatrice.

Sur le terrain de la création, la direction des répétitions et le conseil artistique échappent aux tentatives de les circonscrire de manière stricte. Comment qualifier ces pratiques ? S’agit-il de spécialités relevant de compétences spécifiques ou des deux facettes d’un seul et même métier ? Dans les faits, la praticienne répond à l’invitation d’un·e chorégraphe sur la base du désir de collaborer et d’attentes révisées en cours de processus. Il arrive qu’à partir d’une première désignation, souvent celle de directrice des répétitions, l’artiste est assignée à des actions précises ou au contraire qu’elle hérite d’un large éventail de tâches. Lorsque l’accompagnement artistique lui est entièrement confié, la nature de ses interventions peut se transformer, les tâches dont elle s’acquitte étant davantage définies ou à l’opposé s’accumulant selon les besoins ressentis et les demandes exprimées par la direction artistique et les interprètes.

Dans les différents espaces où l’œuvre chorégraphique émerge et se donne, les pratiques de la direction des répétitions et du conseil artistique peuvent donc aller jusqu’à se fondre en un seul agir. Dans leur reliement, les deux pratiques s’activent dans une sorte d’oscillation indéterminée, imprévisible, concomitante aux orientations et aux actions de la direction artistique. Autrement dit, l’accompagnante est appelée à se déplacer ; elle est d’un momentum, sorte de mouvement pendulaire qui enclenche ses interventions, en marque le rythme et les inspire 2 . L’acte d’accompagner devient oscillation entre ses visions, ses espaces de réflexion et d’énonciation, ses gestes et postures. Ces allers-retours s’effectuent dans le rapprochement et la distanciation de l’œuvre et de ses cocréateur·rices exigeant de l’artiste qu’elle allie savoir-être et savoir-faire.

Dans certains contextes, l’accompagnement artistique est d’emblée réparti entre deux personnes identifiées à des champs d’action différents et l’attribution de leur titre respectif les renvoie à des tâches différentes. Par exemple, on pourra demander à la directrice des répétitions d’être responsable en partie ou en totalité de l’entrainement des interprètes, d’agir comme conseillère au mouvement et à l’interprétation. En parallèle, on confiera à un·e autre collaborateur·rice, souvent un·e artiste provenant du théâtre et/ou de la littérature, le soin de nourrir et d’activer les échanges entourant la dramaturgie. En bref, les pratiques de la direction artistique et du conseil artistique peu simples à décrire, sont à la fois distinctes, complémentaires et convergentes.

Sophie Michaud, directrice des répétitions et conseillère artistique
Interprète avec Nanci Paquette et Diane Carrière, Les Je t’aime, Diane Thibaudeau (1989)
@Ormsby Ford

Question de titres

Certes, cette instabilité des rôles, parfois devenue nécessaire, souvent fortement stimulante, porte en elle le risque d’un embrouillage des tâches accomplies, et ramène la question des titres et crédits attribués, de même que celle de la saisie, dans l’espace public, du travail effectué par les spécialistes de l’accompagnement artistique. Tel fut, je le rappelle, l’objet de fructueux échanges en 2008, lorsque plusieurs spécialistes de l’accompagnement se sont réuni·es autour de l’élaboration de leur profil de compétences. D’un commun accord, nous avons voulu nous affranchir du titre « vieilli » de répétiteur/répétitrice. Est-ce à dire que l’adoption du titre directrice des répétitions ait fait l’unanimité et réglé le problème de la méconnaissance des fondements de notre pratique ? Pas vraiment, l’emploi du titre « répétitrice » quoique moins courant persiste au sein des organismes et des institutions. Quant à l’appellation « directrice des répétitions », celle-ci traduit davantage une prise en charge des séances de travail en studio qu’un apport artistique; d’où la volonté de recourir au double titre de directrice des répétitions et de conseillère artistique, d’en réclamer les crédits ou au contraire, de se limiter au titre de conseillère artistique, espérant que celui-ci rende compte de la nature du travail accompli. Aux termes de la rédaction du profil de compétences des directeurs et directrices des répétitions, il a été convenu que chaque praticienne demeurait libre de réclamer le titre capable d’évoquer sa véritable contribution à un projet et dans lequel elle se reconnait.

Les archives de la danse montréalaise montrent l’existence, depuis les années soixante-dix, d’une diversité de titres attestant la présence de femmes qui accompagnent les projets chorégraphiques. Plus de cinquante ans plus tard, persiste la désignation fluctuante de cette artiste, ni interprète, ni chorégraphe : directrice des répétitions, assistante-chorégraphe, regard extérieur, conseillère artistique, conseillère dramaturgique et dramaturge, chacune de ces appellations entretenant un certain flou. Cependant, cette déclinaison instruit de la polyvalence dont fait preuve l’artiste dans son parcours et sur le terrain de la création chorégraphique.

Les documents constituant le projet Tracement offriront d’autres éclairages sur les pratiques de l’accompagnement qui émanent d’une expérience fine et plurielle du corps dansant, de l’interprétation et des modes de composition chorégraphique. Plusieurs voix croiseront la mienne, l’enrichissant de nuances, de précisions, de réponses et d’interrogations sur l’apport de l’artiste qui, dans une manière distincte d’expériencer la danse et d’être avec l’autre, agit dans les espaces de création dédiés aux danses contemporaines.

Annie Gagnon, directrice des répétitions et conseillère artistique
Chorégraphe-interprète, Reviens vers moi le ventre en premier
Vierge noire, Compagnie Louise Bédard Danse (1993)
@Maryon Ágætis Byrjun Desjardins

Projet

Tracement : Artistes et pratiques de l’accompagnement chorégraphique

Coproduction

Imaginé par Sophie Michaud, le projet s’inscrit dans une démarche de valorisation des savoir-faire peu connus et reconnus quoique inhérents à la création en danse.  Tracement : un espace de mise en lumière, de dés-anonymisation d’artistes spécialisées dans l’accompagnement de projets chorégraphiques.   Espace de convergence des visions…

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