Article

Migrations mouvantes et artistiques

Auteur·trice
Léa Villalba
Publié le
6 avril 2022

Les Rencontres de l’Espace Perreault

Danse et migration

Lors de l’événement Danse et migration, les artistes Kama La Mackerel, Nasim Lootij et Heather Mah ont évoqué leurs trajectoires géographiques multiples. Des réalités qui s’ancrent encore dans le présent et qui guérissent certaines blessures du passé.

Comment les différentes migrations influencent un cheminement artistique ? C’est la question que se sont posée les trois artistes pour cette soirée. Et les réponses ont été diverses et très riches.

Pour Nasim Lootij, c’est finalement une double migration qui influence son travail artistique. Née en Iran, c’est à 11 ans qu’elle tombe amoureuse de la danse, après avoir visionné une cassette secrète du Lac des cygnes. Car, en effet, la danse est interdite dans son pays depuis 1979. « À 16 ans, j’ai réussi à trouver un cours de danse clandestin. J’y ai appris le ballet et la danse iranienne », se souvient-elle. Poussée par la passion, elle quitte son pays pour rejoindre la France où elle se forme en danse contemporaine. Une première effervescence se fait alors ressentir. « D’un coup, j’ai eu accès à tout ! Des spectacles en tout genre, la littérature, l’histoire de la danse, tous ces courants esthétiques », poursuit-elle. Enfin, après avoir rencontré son partenaire de vie et de travail, ils décident ensemble d’aménager à Montréal, en 2014. Une deuxième migration qui se poursuit encore aujourd’hui. « Ici, j’ai vraiment senti que je pouvais être moi-même. Il y a un respect pour les autres cultures. C’est aussi ici que j’ai commencé la danse de façon professionnelle », explique Nasim Lootij.

Pour Kama La Mackerel aussi, le voyage a été multiple. Originaire de l’île Maurice, iel incarne dès son enfance le passé migratoire de sa famille. Esclaves africains noirs du côté de son père, travailleurs engagés d’Asie du Sud du côté de sa mère, Kama La Mackerel n’a pas connu ses grands-parents, et a toujours ressenti « un grand silence » dans la famille. « Il y avait des tabous, des traumatismes intergénérationnels clairs qui m’ont poussée à me questionner », raconte-t-iel. De plus, vivre sur une île l’a toujours amené à imaginer « le reste du monde ». À 19 ans, iel quitte son île natale pour partir vivre, durant, 5 ans, en Inde. Par la suite, c’est le Canada qui l’appelle, en premier lieu en Ontario, puis au Québec. Depuis 2011, Kama s’épanouit dans sa pratique artistique, ici à Montréal. « J’ai commencé à explorer les espaces féminins, tout en continuant ma quête de l’ancestral », raconte-t-iel.

Heather Mah quant à elle, vit la migration de par son histoire familiale. En effet, sa grand-mère, à l’âge de 15 ans, est venue au Canada, depuis la Chine. C’était l’époque où de nombreux Chinois venaient travailler sur les rails du CP. Elle aussi a senti le secret, le tabou autour de sa famille. En effet, sa grand-mère a immigré au Canada d’abord en tant que servante de la femme de son grand-père pour devenir ensuite, à l’âge de 20 ans, la concubine de ce dernier. Heather Mah a donc grandi en faisant partie de la descendance deuxième femme. « Même aujourd’hui, en parler publiquement, c’est difficile ». C’est l’histoire de sa grand-mère qui la faite remonter sur scène, après une longue carrière d’interprète et plusieurs années de « retraite ». Bien que l’histoire reste encore floue, elle s’est inspirée des quelques morceaux disparates qu’elle a retrouvés concernant la vie de sa grand-mère pour monter son solo « Pomegranate » l’an dernier.

Inspirante hybridité

En écoutant ces trois artistes parler de leur parcours, le constat de la richesse du voyage, de l’immigration, de la mixité des différences, est fort. Ces personnes, ces artistes ont une complexité intérieure certes, qui leur donne toute leur force, persévérance et couleurs. Comme l’a si bien décrit Kama, « Les traversées sont plus importantes que la migration elle-même ». En effet, tous les déplacements, tout le vécu restent dans les corps et l’esprit des êtres humains. Pour les artistes, ils sont source d’inspiration et de création.

Kama La Mackerel explique par exemple qu’iel vit la migration à la fois de par son parcours géographique, mais aussi sa langue (iel parle français, anglais, créole, hindi et tamoul), son corps et son genre. Iel est transgenre. À l’île-Maurice, l’enfant queer assigné garçon à la naissance qu’iel était n’a pas pu vivre son essence féminine intérieure. « Les pratiques artistiques, c’était pour les filles alors je n’y ai pas eu accès », se souvient-iel. « Il y a une fluidité dans l’ensemble de ma vie, en moi, dans mon parcours, et aussi dans ma pratique artistique ». En effet, Kama se définit comme une artiste pluridisciplinaire qui crée à la fois avec du mouvement, de la littérature, de la photographie, de la vidéo ou encore de la mode.

Les différentes migrations sont très fortes et visibles dans le travail de Nasim Lootij. Elle s’inspire souvent de la musique iranienne, de la poésie, de l’histoire politique et de son vécu là-bas. Ensuite, elle s’est beaucoup attachée à l’expressionnisme allemand et à la danse moderne, qu’elle a découverts lors de sa vie en France. « J’ai vécu la guerre en Iran étant petite, et l’expressionnisme est né entre les deux guerres en Europe, c’est peut-être pour ça que ça m’attire », pense-t-elle. Les questions politiques continuent encore aujourd’hui à influencer ses choix de vie personnels et artistiques. « Ça fait partie de moi. La danse ne sert pas juste à exprimer ses idées, mais aussi à lutter », lance-t-elle. De plus, par sa posture, et son vécu, elle incarne une communauté et espère que celle-ci se reconnait à travers son travail.

Pour Heather Mah, bien qu’elle soit née au Québec et qu’elle soit québécoise, elle se définit toujours vis-à-vis de sa famille, à moitié chinoise, à moitié irlandaise. Bien qu’elle ait passé une grande partie de sa vie en tant que danseuse sans évoquer son passé, celui-ci est revenu de lui-même il y a quelques années quand elle a pensé à créer « Pomegranate ». Elle n’avait alors jamais expérimenté le rôle de chorégraphe, mais là « ça tombait sous le sens ». Cette pièce était pour elle un moyen d’honorer sa grand-mère, « de lui donner une voix » qu’elle n’a jamais eue. Elle a expérimenté dans son corps les déséquilibres que sa grand-mère a pu ressentir lors de ses nombreuses traversées en bateau entre la Chine et le Canada, mais aussi les horreurs qu’elle a vécues en retournant dans son pays natal, en 1935, alors que la guerre était présente. « J’ai aussi exploré le courage d’une jeune fille de 15 ans qui quitte son pays, qui doit prendre soin des enfants d’une autre femme, d’une femme qui fait face aux préjugés ».

Pas tout rose…

Racisme, violences sexuelles, rejet… Le quotidien des personnes immigrantes n’est cependant pas tout rose. Bien qu’elles soient aujourd’hui toutes les trois bien intégrées dans le milieu artistique québécois, Kama La Mackerel, Nasim Lootij et Heather Mah ont aussi soulevé les côtés plus sombres d’être une personne migrante et multiple. La famille chinoise de Heather Mah a notamment subi beaucoup de racisme. « Les préjugés, ça nous démunit. On a honte, c’est vraiment difficile », raconte-t-elle.

« On ne se fait pas adopter directement en tant que personne immigrée ou racisée, livre Kama La Mackerel. Il faut être patiente, c’est un long processus ». En effet, au départ très impliquée dans les milieux trans, queer et racisés, iel a vécu beaucoup de racisme et d’agressions en tout genre lorsqu’iel a voulu livrer sa pratique artistique à un plus grand public. Depuis, Kama « se méfie beaucoup » des institutions. « On coche quelle case ? Il faut comprendre pourquoi on est choisie et il faut un réel dialogue. C’est primordial », ajoute-t-iel. Aujourd’hui heureusement, iel se sent « indépendante, privilégiée » et n’a plus à se compromettre dans des choix, même si cela a été difficile. Pour les trois artistes, il faut honorer ses complexités et sa singularité, avoir envie d’explorer le travail des autres, se questionner sur ce qu’on aime ou pas, ce qui résonne, et ne pas lâcher. Avoir une discipline, travailler et raffiner son art.

Enfin, Nasim Lootij conclue en disant que c’est le fait de ne pas être auprès de ses compatriotes iranien·nes, de ne pas pouvoir leur communiquer son art, qu’elle trouve encore aujourd’hui difficile. Cependant, elle reste optimiste. « Un jour, j’y retournerai, les choses vont changer, je pourrai danser là-bas ! ».

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